ARGENTINE

BUENOS AIRES

Buenos Aires, un psychanalyste pour 950 habitants et un quartier entier baptisé  » Villa Freud » où il est d’usage de s’attabler pour parler « régression et acte manqués ». Nous sommes bel et bien dans le pays de la « nostalgia » parfaitement saisissable lors d’un spectacle de tango et qui se traduit aussi par la plus forte concentration de psychanalyste au mètre carré!

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Dans le métro des affichettes ventant la thérapie de groupe et dans le quotidien national deux pages entières consacrées chaque semaine à des sujets de psychologie. La Mecque du thérapeute pourrait on dire. En ce qui nous concerne, la vie quotidienne est venue naturellement confirmer la réputation psychologisante de cette ville. Dans un supermarché de San Telmo, alors que nous faisions des réserves de Maté et de vin rouge de Mendoza, une maman poussait le caddie dans lequel son enfant, assis, pleurait à chaude larme. S’adressant à l’hôtesse de caisse, elle lui dira très spontanément « ce n’est rien il extériorise ses conflits internes ». La discussion qui a suivi entre les deux femmes, autour de la caisse enregistreuse de la superette, traitait des pulsions infantiles…

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En bavardant avec le chauffeur de taxi nous transportant à l’association de psychanalyse argentine (APA), celui-ci nous dira très naturellement être en analyse depuis de nombreuses années, que ca l’aide beaucoup, qu’il en a besoin. Enfin, chez les jeunes, il est presque cool de commencer ses phrases par « mon psy m’a dit… » tout en faisant circuler sa calebasse de maté.

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Alors d’où vient cet engouement et plus encore ce « style de vie analytique »?

Plusieurs hypothèses que nous avons envisagées au gré de nos rencontres et de nos lectures…

Buenos Aires est, en premier lieu, une ville particulièrement marquée par l’immigration. Seuls 3% des Argentins ont des racines indigènes. Tous les autres sont majoritairement descendants Espagnols, Italiens et Français. Les Argentins s’amusent d’ailleurs à dire que si les Mexicains descendent des Aztèques et les Péruviens des Incas, eux, descendent des bateaux. Il y a donc, chez les habitants de Buenos Aires, un sentiment profond et palpable de déracinement. Un besoin d’appartenance et une quête identitaire nécessairement renouvelées de génération en génération et qui pourraient être explicatives de l’engouement des Argentins pour le travail analytique. Le psychanalyste argentin Eduardo Drucadoff (membre de l’APA) explique que c’est avec ces flux migratoires importants que « la psychanalyse a trouvé un terrain favorable à son implantation… La nostalgie des immigrants a engagé une élaboration particulière et prolongée. Se reconnecter à une lignée, parler de ses origines, trouver sa place dans ce nouveau monde. Autant de promesses de la « cure par la parole » ont attiré les nouveaux venus ».

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Soulignons ici qu’au delà d’un besoin des migrants d’élaborer autour de leur condition d’exilés ; grands nombres d’entres eux étaient des psychanalystes disposés à diffuser les idées freudiennes et post freudiennes en provenance de Vienne, Rome et Madrid.  Ainsi, le psychanalyste Michel Plon explique que « dans cette société construite en miroir de l’Europe, la psychanalyse fut moins une médecine de la normalisation réservée à de vrais malades qu’une thérapie de masse au service d’une utopie communautaire ». Et croyez nous, cela se vérifie car ici la psychanalyse jouit d’une grande liberté, c’est un espace de pensée et un espace public. Loin des dogmes et au service de la société, elle se réinvente chaque jour et par chacun!

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L’effervescence psychanalytique de cette ville peut aussi s’expliquer par le coup d’état marquant le début de la dictature en Argentine il y a plus de 25 ans. Un grand nombre de famille perd brutalement pères, mères, enfants, ravivant un traumatisme identitaire ancestral. Et aujourd’hui, la nouvelle génération porteuse de ce traumatisme (les enfants des « desaparecidos ») se ruent dans les cabinets de consultation assoiffés de réponses concernant leurs origines. N’oublions pas, parmi ces jeunes en quête d’identité, les enfants élevés sous la dictature, adoptés illégalement par des familles de militaires avec des identités falsifiées (changement de nom, de date et de lieu de naissance).

Buenos Aires répond ainsi au doux mélange, riche et conflictuel à la fois, de l’histoire, la politique et la psychanalyse.

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Au cours de notre séjour à Buenos Aires nous avons eu la chance de rencontrer et de filmer deux institutions emblématiques de la ville. En voici les présentations :

RADIO COLIFATA

 La Radio La Colifata est une radio implantée au sein de l’hôpital Borda de Buenos Aires depuis 1991 à l’initiative du psychologue Alfredo Olivera. L’idée est simple : une émission animée par les patients internés en psychiatrie leur permettant de communiquer avec l’extérieur de l’hôpital, et offrant aux auditeurs la possibilité de poser des questions aux « Colifatos ».

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L’engouement est très rapide au point que la Colifata, en quelques années, devient une des émissions les plus écoutées de la ville.  Aujourd’hui le principe s’est propagé et il existe des centaines de radio sur toute la planète Notre première rencontre avec la Colifata s’est faite avec le très beau documentaire de Chloé Ouvrard. Alors installés dans notre canapé de Montparnasse, nous avons regardé ce film avec admiration pour le travail d’Alfredo Olivera, et les remarques brillantes des patients. Tantôt critiques envers l’institution psychiatrique, tantôts drôles et touchants.

Une énergie se dégageait de cet endroit, un laboratoire dans lequel les patients n’étaient pas des fous mais des animateurs qui partageaient leurs réflexions, leurs coups de gueule avec le monde extérieur Tous les samedi après-midi l’émission est ouverte, implantée au cœur de l’hôpital Borda (quartier Constitucion) libre pour ceux qui veulent y assister. Nous y sommes donc, tout naturellement, allés.

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Comme nous nous y attendions l’émission a quelque chose d’ingénu et de lucide à la fois. Les patients dansent, rigolent, partagent un gouter, s’inventent présentateurs d’un véritable show et surtout réfléchissent! Les remarques des usagers ne manquent pas de finesse, bien au contraire. Ils abordent avec un regard critique et pinçant les dernières réformes politiques, les dérives du capitalisme sauvage mais aussi des expériences intimes, leurs regards portés sur la psychiatrie et la nécessité pour eux que le soin s’inscrive dans une démarche complète et critique vis à vis de la psychiatrie prescriptive et non inventive.

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Grâce à la coordinatrice de l’émission, Véronica Kazimierzac, nous avons pu filmer ce joyeux vacarme et nous en sommes ravi car il s’agit d’une belle initiative tant pour les patients qui sont aujourd’hui de véritables stars nationales que pour les auditeurs porténiens qui nous ont parlé de l’émission comme d’un espace culturel d’une grande richesse. Nous sommes là, face à une sacrée réussite de décloisonnement. Les « Colifatos », (comme ils se nomment) sont fiers de l’être et ils ont bien raison.

Veronica

PSYCHANALYSE MULTIFAMILIALE

Nous avons eu la chance, au cours de notre séjour à Buenos Aires, d’être introduits par Anne Colinet et Katerine Walter à la Fondation Elisa Mitre. Une structure pimpante installée dans une maison familiale du quartier bobo de Buenos Aires : Palermo Soho. Au numéro 1946 de la rue Thames grouille une folle énergie psychanalytique, dont seul les porteniens ont le secret. Ici règne l’âme du très reconnu Dr Jorge Garcia Badaracco décédé il y a maintenant deux ans mais dont les convictions cliniques ne cessent d’être transmises et partagées Un peu d’histoire tout de même, car le bonhomme en vaut bien la chandelle.

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Jorge Garcia Badaracco était en 1947 un jeune médecin diplômé passionné de neurosciences. Il s’est installé de nombreuses années à Paris pour enrichir sa formation psychiatrique et psychanalytique à l’hôpital Sainte Anne mais aussi au sein de la Société Psychanalytique de Paris.

A son retour en Argentine, il devient professeur et chef de service de neuropsychiatrie à l’hôpital Borda (le plus important hôpital psychiatrique de Buenos Aires). Parmi ses nombreuses actions telles que la création d’une communauté thérapeutique au sein de son service de neuropsychiatrie mais aussi l’ouverture du premier hôpital de jour mixte d’Amérique Latine, Badaracco développe sa conception de la communauté thérapeutique psychanalytique de structure plurifamiliale.

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Dans cette conception avant gardiste, les groupes plurifamiliaux sont un outil de traitement des psychopathologies « lourdes ». Le dispositif intègre différentes approches thérapeutiques (et donc différents thérapeutes) afin de travailler simultanément sur les dimensions individuelles, familiales et sociales. L’originalité de la pensée de Badaracco est de considérer que chaque sujet est engagé dans une trame d’interdépendances (à la fois saines et pathologiques). Ainsi, le groupe plurifamilial fournirait au sujet des points d’ancrage au développement de sa personnalité.

Le groupe de thérapie multifamiale nous a beaucoup impressionné et questionné. Sa taille déjà : entre 60 et 100 personnes, rien que ça! Et de quoi remettre en question  l’idée du « cadre » thérapeutique que nous connaissons en France. Ici personne ne se coupe la parole, chaque membre jette à l’entrée sa casquette de thérapeute ou de patient pour être un homme, une femme et interagir dans un esprit de solidarité et d’équité exemplaire.  Il y a ceux qui parlent, ceux qui écoutent, ceux qui rient et qui pleurent et chacun a sa place bien à soi, comme dans une grande famille. Non nous ne sommes pas dans une communauté néohippie mais dans un groupe thérapeutique où la théorie et la confiance sont suffisamment ancrées pour laisser place au soin.

Au début de la consultation, tout le monde s’embrasse et s’installe en cercle autour d’une même histoire, celle que le premier à prendre la parole voudra bien livrer au groupe. Un jour il sera question de culpabilité, un autre de relations fraternelles…

Patients et thérapeutes se livrent de la même manière sur leur expérience personnelle et il existe même une loi implicite étonnante : le thérapeute en mesure de se livrer et de pleurer est celui qui détient une place prépondérante au sein du groupe. Tout cela nous a paru bien étranger face à la pratique que nous connaissons en France et pourtant, dès notre deuxième visite nous avons été pris au jeu des résonnance : « ah, ce monsieur qui parle de son fils, ça me fait penser que chez moi, trois petits points… ». Une thérapie pour le patient comme pour le thérapeute pourrait on dire.

Encore une fameuse expérience donc, dans le sens où elle est venue bouleverser nos idées reçues et influencer notre identité de thérapeutes en construction.

Pour les curieux et lecteurs en espagnol, nous vous conseillons vivement de visiter le site de la fondation où se pratique aujourd’hui la thérapie multifamiliale soutenue par la thérapeute que vous pourrez découvrir dans notre film : Maria Elisa Mitre.

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http://www.fundamitre.net/conocer/vision_maria

4 réflexions au sujet de « ARGENTINE »

  1. Lorsque je lis « D’où vient cet engouement pour la psychanalyse ? », je pense à l’écrivain Stefan Zweig qui s’était rendu en Argentine… au Brésil…

  2. Bonjour,
    Merci pour ce partage qui offre une belle perspective de découvertes et d’échanges. Je suis sensible à l’esthétique de nombreuses de vos photos et apprécie votre écriture. Pourriez-vous SVP me dire quels appareils vous utilisez pour les prises de vue photo et vidéo ? Merci.

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