JAPON

Portrait  du Professeur Myouki

Nous avons rencontré le Professeur Myouki dans le quartier chic de Omotesando à Tokyo. Un quartier un peu hors du temps, dont le temps nous dépasse surtout. Architectures avant-gardistes, grandes avenues glacées par le froid et le béton avoisinant des petites ruelles proprettes encore épargnées par les grandes enseignes : Chanel, Miu Miu et compagnie.

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Monsieur Myouki était à l’image de son quartier : chic et avant-gardiste. Professeur d’université et psychanalyste, il nous accueille dans son cabinet de consultation un dimanche matin de bonne heure dans cette ville que le concept de week end et de repos ne connaît pas.

Nous échangerons avec lui sur la place de la psychanalyse et de son enseignement au Japon. Conscients du fossé culturel qui nous sépare du Japon, nous sommes bien curieux d’en apprendre un peu plus sur une pratique, chez nous banale, et ici exercée seulement par une petite centaine de professionnels pour l’ensemble du pays… Combien y’a t’il de psychanalystes par arrondissement à Paris déjà?

Monsieur Myouki nous parle du concept d’ « Amae » que l’on peut traduire par « besoin d’être aimé » et qui est fondamental dans la culture nipponne. Il s’agit d’une forme d’inclination au désir de l’autre qui apparaît au moment où l’enfant s’aperçoit qu’il est détaché de sa mère et qu’il peut en être séparé. Là où nous parlerions volontiers de la position dépressive telle que l’entend Mélanie Klein, les Japonais introduisent  déjà la notion de collectif que nous n’avons cessé de retrouver en Asie.

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Il est aussi amusant de voir combien la vie quotidienne dans un pays peut venir illustrer des concepts. Nous nous sommes perdus des milliers de fois dans cette ville sans nom de rues et à l’écriture si étrangère. Du choix de métro au décryptage d’une carte de restaurant, nous avons fais appel à des locaux à plusieurs reprises. Fait intéressant, les Japonais sont connus pour ne jamais dire non même si ils ne connaissent pas la route ou ne parlent pas l’anglais. Certaines personnes nous ont même proposé, en plein travail, de tout arrêter pour nous escorter. Nous avons fini par en rire et par surnommer le Japon le pays des bisounours où tout le monde se dit merci cent fois et met la main devant la bouche pour ne pas rire trop fort.

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Le concept d’Amae, vous l’aurez compris, se vérifie rapidement lorsqu’on voyage au Japon. Ici, on ne dit pas non et on fait des révérences, on se toise un peu quelque part mais en toute discrétion.

Nous abordons ensuite avec le professeur Myouki la question du difficile développement de la psychanalyse au Japon. Nous supposons ensemble, bien que beaucoup d’écrits existent sur le sujet si cela vous intéresse, que l’importance culturelle du collectif y est pour beaucoup.

Une des volontés de la psychanalyse étant, entre autre, d’affranchir le sujet du poids des conflits relationnels, il y a dans cette pratique une véritable trajectoire d’indépendance.

Or, au Japon, l’indépendance est loin d’être une quête! Si nous parlons d’indépendance, les Japonais parlent d’harmonie collective.

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Encore un petit exemple de la vie quotidienne pour illustrer notre propos : les bains à la Japonaise.

Jusqu’au milieu du 20ème siècle, peu de Japonais avaient des salles de bains à l’occidentale chez eux, ils allaient donc dans des bains publics où, après une douche individuelle, tout le monde se baignait nu dans le même bain (femmes d’un côté et hommes de l’autre).  Cette habitude s’est maintenue avec le temps avec l’idée que l’intimité physique encourageait une intimité émotionnelle. Elle est aujourd’hui courante et plutôt restreinte au cercle familial.

Aussi, peuvent se retrouver dans le même bain, pour peu qu’il soit assez grand, un homme, sa femme et…ses beaux parents! Ca c’est de « l’harmonie collective » pas vrai?

On se demande bien ce que les psychanalystes Japonais font avec ce genre de récits…

Nous avons également questionné Mr Myouki sur la politesse  et le respect de l’ordre des Japonais qui est un fait frappant pour un français habitué à cadenasser une épave de vélo. Ici, on se met gentiment en file indienne pour prendre le métro, on fume dans la rue à des endroits précis, on attend que le signal passe au vert pour traverser et pas de cadenas sur les vélos puisque « personne » ne vole.

On est habitué à un peu plus de folie et de désordre. Alors que font les Japonais de leurs pulsions agressives? Où sont les transgressions?? Qu’est ce que c’est que ce Surmoi de mutant…

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Monsieur Myouki répond, un peu entre les lignes malgré tout. Même un psychanalyste a du mal à aborder ces sujets. Tabou collectif?

Nous apprendrons malgré tout qu’il existe au Japon un concept de Surmoi collectif. Il s’inscrit dans la lignée de la notion d’harmonie collective. Nous sommes dans un petit pays et sur une île. Les fautes sont vite punies et les fautifs vite rattrapés.

Il existe donc une forme de solidarité, d’entraide et cette idée selon laquelle le peuple entier est une même famille où tout le monde à le droit de regard sur ce que fait l’autre et peut jouer le rôle de modérateur. Soulignons donc ici l’importance de voir et d’être vu dans la culture nippone.

Monsieur Myouki nous parle enfin d’une particularité psychopathologique de son pays qui s’avère récente et tout à fait préoccupante : la difficile inter culturation des Japonais travaillant pour des entreprises multinationales et devant s’adapter à des nouveaux modes d’échange et de communication.

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La résistance de la culture Japonaise s’explique, en partie, par la fermeture du Japon à l’influence extérieure pendant la période Edo (1603-1868). A l’époque, les étrangers entrant sur le territoire étaient passibles d’une peine de mort…

Aujourd’hui, les choses sont toutes autres. Le Japon est une importante puissance économique (3ème mondiale). C’est un pays qui a largement ouvert ses frontières aux échanges internationaux et aux entreprises étrangères.

Or, beaucoup d’employés, très ancrés dans la culture japonaise et ses codes rencontrent de grandes difficultés dans l’échange interculturel aujourd’hui inévitable lorsqu’on travaille en entreprise. Selon le professeur Myouki, la prévention des risques psychosociaux et le travail de psychologue en entreprise fait aujourd’hui partie des priorités en entreprise où le taux de suicide a considérablement augmenté.

Nous remarquons toutefois que, en France aussi les risques psychosociaux en entreprise sont au goût du jour. Etre un pays riche a vraisemblablement un prix…

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Portrait de Coco Farm & Cocoromi Gakuen

Nous avons passé quelques jours à Ashikaga, une petite ville située dans la préfecture de Tochigi. Changement de décor radical à tout juste une heure de train de la capitale.

Une petite ville très calme que nous ne faisons que traverser pour rejoindre le domaine viticole de Coco Farm & Winery.

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Nous n’y sommes pas allé pour goûter le « bon vin japonais », quoi que, vous seriez agréablement surpris, mais pour aller à la rencontre d’un lieu alternatif où des adultes diagnostiqués autistes ou retardés mentaux vivent et travaillent ici depuis 1969.

A l’initiative de ce projet, un professeur de lycée dans une classe spécialisée à Ashikaga : Monsieur Kawada qui décide un jour, après avoir donné ses cours, d’amener avec lui ses élèves sur un flan de montagne, à l’extérieur de la ville, pour déblayer ce terrain impraticable pour en faire une vigne.

Le projet ne prend pas de suite, Monsieur Kawada est beaucoup critiqué : « qu’il reste à sa place, ce n’est pas le rôle d’un professeur, il veut exploiter nos enfants, etc… »

Mr Kawada persévère avec l’idée qu’il est dans le juste, qu’il connaît bien ses élèves et qu’il a tout intérêt à les épuiser comme il le fait.

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Petit à petit  les parents d’élèves commencent à changer d’avis, à voir leurs enfants profiter d’un meilleur sommeil le soir, avoir moins d’angoisses, créer une vie sociale, augmenter leur estime personnelle et leur agilité…

Aujourd’hui, Cocoromi est toujours une affaire de famille chapotée par les deux filles de Mr Kawada qui parleront devant la caméra de cette merveilleuse entreprise.

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Ce sont elles qui nous accueilleront pour plusieurs jours au sein de ce lieu de vie qui ne compte pas moins de 100 résidents.

Nous passons une semaine en immersion totale dans une petite maisonnette traditionnelle à vivre au rythme de ce lieu qui fonctionne comme un petit village autonome. Tout le monde y travaille et y partage le quotidien.

Nous partageons avec les résidents des relations sensorielles puisque la langue nous manque et qu’elle leur manque aussi souvent.

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Nous sommes nous même plongés, de par la barrière de la langue, dans cette sorte de retrait autistique, dans une forme d’incompréhension du monde environnant que beaucoup des résidents partagent avec nous de par leur maladie.

Il s’agit d’un moment clé de notre voyage, peut être même de son aboutissement puisque nous sommes en fin de périple et que nous touchons, du bout des doigts, la folie douce dans ce qu’elle a de plus invraisemblable, de plus humain, de commun à toutes les cultures. La boucle est bouclée. Merci le Japon, merci la vie.

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Une réflexion au sujet de « JAPON »

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