PEROU

LIMA

Arrivés à Lima, capitale du Pérou, nous découvrons la ville une première fois au travers du discours des chauffeurs de taxi et des serveurs de bistrot de la plaza de armas. Les conversations se recoupent autour de deux thèmes : gastronomie et conscience politique…

Lima jouit en effet d’une excellente réputation culinaire : ceviche (poisson mariné au jus de citron) ; cuy (cochon d’inde) ; aji de gallina ; lomo saltado ; chicharrones ; pariguela ; jalea ; pisco sour… que l’on ne manquera évidemment pas de goûter.  Sur le plan politique, malgré le fait que 4 présidents se soient succédés depuis sa destitution, le Pérou reste encore très marqué par les années Fujimori. Ce président (d’origine japonaise) est aimé par une grande partie de la classe ouvrière, mais très critiqué au niveau international, notamment pour son « autogolpe » (coup d’état alors qu’il était au pouvoir). « Critiqué » reste toutefois un bel euphémisme, le bonhomme est accusé de crime contre l’humanité et est actuellement sous les verrous.

Même si le jugement l’a rendu définitivement coupable, la position des péruviens face à Fujimori est très ambivalente. Cela peut se comprendre : il a mis fin aux années de terrorisme frappant le Pérou dans les années 80, mais est également impliqué dans de nombreux meurtres d’étudiants lors de cette « chasse » aux terroristes ; il a nationalisé des centaines d’entreprises et a redressé l’économie du pays, mais a mené un des gouvernements les plus corrompus. L’implication des péruviens au niveau politique ne se limite pas à leur propre pays, la veille de notre arrivée Hugo Chavez a été réélu au Venezuela, encore un président « controversé » mais très aimé dans les classes populaires, et le sujet alimente bien des débats passionnants à Lima.

Après une brève escale à Pisco, nous arrivons à Paracas, village côtier, essentiellement touristique pour ses îles peuplées de pingouins, cormorans et pélicans. Le village vivait essentiellement du commerce international de guano (fientes d’oiseau utilisées comme engrais bio), mais après la découverte et l’exploitation de gisement de gaz dans la baie, les pêcheurs vivent difficilement, les côtes sont polluées et tout le monde s’est rabattu sur le tourisme.

 AYACUCHO

On rejoint ensuite l’altiplano et Ayacucho, au cœur des Andes, où nous sommes accueillis par la « casa hogar : los gorriones » littéralement « la maison foyer : les moineaux ». Los gorriones est une association locale fondée par un couple franco-belge il y a une vingtaine d’années. Après des années de construction de projets, ces héros ordinaires ont acquis une respectabilité dans la région et y ont fondé une maison d’enfants dans un des quartiers difficiles de la ville. Le choix d’une implication dans cette ville ne s’est pas fait au hasard, en effet Ayacucho a été le fief de l’organisation terroriste « El Senderoso Luminoso » (le sentier lumineux) qui a fait près de 70000 morts dans les années 80. La ville reste encore porteuse des stigmates de ces années de violence, de précarisation et d’isolement.

Cette maison de la seconde chance accueille des enfants orphelins, enfants des rues, enfants atteints de paralysie cérébrale, et leur donne l’accompagnement et l’affection nécessaire pour entamer un processus de résilience et repartir sur de nouvelles bases. La structure accueille une trentaine d’enfants, emploie une dizaine de personnes à plein-temps (assistante sociale, infirmière, psychomotricienne, cuisinière, agent d’entretien) et un psychologue à mi-temps : Franco Grando Alviar. Franco sera notre portrait au Pérou.

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Portrait : Franco GRANDO ALVIAR

Franco est un jeune psychologue de 25 ans, très impliqué dans son travail au sein de la structure. Malgré son jeune âge on sent chez lui un vrai professionnalisme, une éthique et une vraie conscience professionnelle. Elevé dans une famille « middle class » de Lima, ses parents lui ont inculqué des valeurs de tolérance, d’empathie, d’engagement. Même si, au Pérou, vivre de ce métier est difficile (surtout en dehors de la capitale), Franco a choisi le travail en province afin d’être utile, peut-être au détriment d’une « carrière » et d’un travail rentable. Il nous dira par exemple : « je gagne suffisamment d’argent pour vivre, mais mon salaire le plus important reste l’utilité sociale ». Certain appelleront ça de la naïveté, d’autres y verront une vocation. Il nous confiera également que sa plus grande difficulté est de travailler et de créer du lien avec des enfants qui d’un jour à l’autre peuvent retourner dans la rue.

La prise de vue ne sera pas facile, et donnera lieu à des situations cocasses… Lorsque nous commençons la vidéo, un enfant trisomique nous pique le pied de la caméra et s’en fait un partenaire de jeu, Elsa assomme quasiment un autre enfant en se penchant avec la caméra, un autre met deux gifles à Anthony lorsqu’il prend le son… Le lieu est ainsi, vivant, attachant. Ces « moineaux » donnent envie qu’on les prennent dans les bras.

Le psychologue reçoit les enfants en entretien individuel dans son « oficina de psicologia ». Selon lui, son travail consiste à gérer émotionnellement les enfants, à accueillir leurs paroles, à travailler sur des notions de concentration à l’école, de maîtrise de l’agressivité, de gestion des souvenirs traumatiques du passé. Au delà de son travail de thérapeute, il arbore également une casquette d’éducateur, de psychopédagogue, voire même de grand frère. Ces rôles peuvent paraître contradictoires dans un pays comme la France où la notion de cadre est primordiale au fonctionnement d’une institution. Franco n’hésite pas à jouer au football avec les enfants entre deux entretiens cliniques ; lorsqu’un enfant passe un cap difficile, il leur enseigne la batterie ; il se sert de l’outil diffusion du match de foot Bolivie/ Pérou pour faire un travail de groupe thérapeutique. Le psychologue responsabilise les enfants, leur donnent une importance. Au sein de la cour de « La casa de hogar » de nombreux animaux se baladent en liberté : chiens, chats, poules, oies, l’occasion pour Franco de désigner un des enfants les plus en difficulté responsable des animaux. Un autre enfant est responsable du jardin communautaire… Franco n’hésite pas à prendre les enfants dans les bras, à les prendre sur les genoux. La tendresse semble faire partie du processus de thérapie chez ces enfants n’ayant pour la plupart jamais connus quelconque signe d’affection.

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CUZCO

Nous continuons notre route dans les Andes à travers des paysages autant à couper le souffle que la conduite du chauffeur de bus, et nous rejoignons la capitale de l’empire Inca : Cusco.

Cusco est une ville si imprégnée d’histoire qu’il est difficile de distinguer le mythe de la réalité. Selon la légende, Mango Capac, fils du soleil et premier inca, fut chargé par son père, Inti le Dieu soleil, de trouver qosq’o, le nombril du monde, où un bâton d’or pourrait s’enfoncer dans le sil jusqu’à disparaître. L’ayant trouvé, Manco y fonda la ville qui allait devenir la florissante capitale du plus grand empire des Amériques. Une ville magnifique aux multiples vestiges incas, hélas pour la plupart recouvert par de non-moins belles constructions coloniales. A ce sujet, une blague circule largement dans la ville: « Ce magnifique mur a été construit par les incas, et ce mur là, le moche,  par les inca-pables (les espagnols) ». A Cusco, il est facile de se perdre dans ce magnifique dédale de ruelles étriquées, toutes pavées et de s’émouvoir des vieilles pierres du « temple del sol » ou des cathédrales.

Il est malheureusement beaucoup plus dur de ne pas croiser de touristes, d’agences de voyages, de rabatteurs tentant de vendre une nuit d’hôtel ou de l’artisanat parfois fabriqué en Chine. La plaza de armas a même été balafrée d’un KFC, d’un Mc Do et d’un Starbucks c’est pour dire. Mango Capac le chef inca, bâtisseur de la ville, doit se retourner dans son mausolée.

La plupart des ethnies indiennes péruviennes sont des descendants des Incas, elles représentent près de 54% de la population. Les Quechuas sont de loin l’ethnie la plus nombreuse (47% de la population locale) suivie de loin par les Aymaras (5%) qui vivent essentiellement autour du lac Titicaca. A Cusco, classe dominante comme classe ouvrière, la grande majorité parle le quechua, même si l’espagnol reste enseigné à l’école et reste l’idiome de l’administratif et du politique.

Nous réaliserons un portrait à Cusco, celui de Marie « la hija del inca », antiquaire de la calle Tucumàn, qui adorera nous parler de l’histoire et de la symbolique de ses objets. Parmi eux des statuettes symbolisant « Pachamama » et « Pachatata » pilier des croyances indigènes. La Pachamama représente la terre-mère, le monde du dessous, qui apporte bonnes récoltes et équilibre, Pachatata le ciel-père représente les astres et le soleil complémentaire au travail de la terre-mère. Marie nous parlera de sa vision de la folie, des difficiles accès au soin pour les indiens, de leurs rapports privilégiés avec le « Huaraca » plutôt qu’avec un médecin. Les Huaracas sont des guérisseurs traditionnels, assez proches des shamans, qui soignent à partir de feuilles, de lianes, de lamas séchés (photos ci-dessous), de potions tout en invoquant les esprits de la sierra. Marie restera toutefois assez floue sur le travail de ces « guérisseurs de l’âme ».

PUNO

Nous quittons ensuite Cusco pour Puno, ville en bordure du lac Titicaca, lac navigable le plus haut du monde à 3800 mètres d’altitude. On y célèbre le « senor de los milagros », le seigneur des miracles. Des processions défilent ainsi en ville, au pas de la fanfare locale. Les hommes portent un énorme autel de bois, fleuri, à l’effigie du Christ, les femmes l’implorent, des larmes plein les yeux, d’apporter chance et protection, notamment pour éviter les catastrophes naturelles. Ce culte est apparu à Lima au 17ème siècle après que la ville ait été dévastée par deux séismes successifs, sans que l’effigie du Christ du quartier de Callao n’ait été touchée. On avait également demandé à des peintres de recouvrir cette peinture du Christ mais tous ont été pris de spasmes violents les empêchant ainsi de détruire l’œuvre. L’anecdote est rapidement devenue légende, la légende est devenue tradition. Désormais, la procession en l’honneur du Christ devenu « señor de los milagros » est célébrée chaque année par des millions de fidèles.

CHUCUITO

Nous rejoignons ensuite le petit village de Chucuito à une vingtaine de kilomètres de Puno, où l’on fête aujourd’hui la sainte patronne de la ville : « la virgen de Rosario ». Ici moins de dévotion que pour le « seigneur des miracles » mais d’avantage de fête.  Des centaines de danseuses en habits traditionnels et masques d’animaux tournent autour de la place au son des bandas péruviennes et boliviennes. Des dizaines de « peña » à bières entourent la place et réhydratent les « dévots ».

A Chucuito, nous interviewons Rufino Asqui « Chambi », 82 ans, personnage emblématique du village. Du haut d’un mirador surplombant le lac Titicaca, « Chambi » nous parlera de son parcours de guide spirituel andin, fonction l’ayant amené à être invité dans différents pays d’Europe.

Selon lui, l’une des difficultés principales du Pérou est l’intégration des trois sous-ensembles (côte, sierra, forêt) sur un même territoire national. Chaque ensemble régional maintient, en effet, une identité très affirmée, confortée par les dominantes ethniques et les structures locales (droits coutumiers…). « Chambi » nous parlera de sa vision de la psychologie et des fêtes syncrétiques comme celle fêtée ce jour, mêlant fortes traditions catholiques et éléments de la culture indienne comme le Puma ou le Condor.

UROS

Pour clôturer notre parcours en terre aymara, nous visitons les Iles flottantes de l’ethnie Uros, dont les habitations sont uniques au monde. Les îles sont confectionnées avec les luxuriants roseaux « totora » qui poussent en abondance dans les eaux peu profondes du lac Titicaca. La vie des indiens Uros est indissociable de ces roseaux, qui servent aussi à bâtir leurs maisons, leurs bateaux, et les objets artisanaux qu’ils vendent aux touristes.

Les îles se composent de plusieurs couches de « totora » que l’on complète sans cesse depuis le sommet à mesure que les couches inférieures pourrissent. Cette petite tribu a entamé son existence flottante hors norme voici plusieurs siècles et semble avoir trouvé des moyens bien rentables de coexister avec les touristes.

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4 réflexions au sujet de « PEROU »

  1. Paris, ciel bleu clair de l’automne
    Ah companeros, enfin des news! ça doit sacrément vivifier vos psychés tout ça, que les dieux vous accompagnent jusqu’au bout! Continuez de balancer vos histoires qui sont bien bien écrites.
    et l’Indonésie, fait moi signe, je peux retrouver les coordonnées d’un guérisseur que j’ai connu à Ypgyakarta.

    bien à vous et à votre filmfou

    Jonas

  2. Que c’est intéressant ! Je ne peux que vous féliciter, encore et encore de nous faire partager ces moments, ces bouts de vie d’ailleurs, de nous faire « rencontrer » ces gens incroyables.
    Bon vent à tous les deux, continuez, je me régale et je fais largement partager votre belle expérience. Je vous embrasse. Nicole

  3. Ping : Folies d’ici et d’ailleurs… « lachicaoliviaruiz

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