VIETNAM

Saigon

Hô Chi Minh Ville (ou Saigon), une ville qui gronde et grouille de monde. L’aéroport, situé au beau milieu du centre ville, témoigne à lui seul du tumulte dans lequel les Saïgonnais sont habitués à vivre; A deux ou trois sur un scooter, une mère qui fait téter son enfant en plein trafic, plus de cent cinquante deux roues au même feu rouge, un masque sur le bout du nez, prêts à affronter la ville car, oui, Hô Chi Minh est une ville qui s’affronte.

7

La violence de son passé et la dynamique actuelle amènent à cette ville un caractère très attachant, et admirable. En l’espace d’une trentaine d’années, la ville s’est relevée de la guerre d’Indochine (1946-1954), de la guerre du Vietnam (1964-1975) et de ses conséquences : exil des boat people, destruction, tortures, traumatisme. Les années de guerre restent encore une plaie ouverte pour nombre de vietnamiens, les murs criblés de balles en portent les stigmates. Depuis 1986 et très progressivement, le Vietnam s’est engagé dans une politique d’ouverture économique ce qui lui confère, aujourd’hui encore, un caractère quelque peu incohérent. Un drapeau communiste à côté d’une enseigne de fastfood n’est qu’un exemple ! La tradition se mêle avec une difficile harmonie à la modernité. Cette antinomie quotidienne vient elle aussi illustrer les concessions qu’un pays se doit de faire face au poids de l’histoire et pour pouvoir, enfin, regarder devant soi.

9

Les hôpitaux psychiatriques de Hô Chi Minh Ville

Si nous vous parlons ici plus d’histoire que de culture à proprement parler c’est d’abord parce que c’est ce qui nous a le plus touché à notre arrivée. C’est aussi parce que nous pensons que les maux psychologiques caractéristiques de ce pays et les moyens de les prendre en charge dépendent très directement du lourd background historique du pays. Aujourd’hui encore, des enfants naissent avec les séquelles génétiques de l’exposition à l’agent orange (fabriqué par Monsanto) dont ont étés victimes leurs parents durant le guerre du Vietnam.

4

Nous avons visité, à Hô Chi Minh Ville, les trois hôpitaux psychiatriques de la ville. Petit point ici : il s’agit des trois hôpitaux de la ville mais aussi et surtout des seuls hôpitaux prenant en charge les maladies mentales de toute la région du Mékong !

La prise en charge psychiatrique de la ville se divise en trois services répartis dans des locaux différents.

– Un service de psychopathologie de l’adulte où des patients consultent majoritairement en ambulatoire (courte durée).

– Un service de pédopsychiatrie où les services tels que nous les connaissons en France sont proposés : consultations psychiatriques, tests, ateliers thérapeutiques.

– Un hôpital psychiatrique à l’extérieur de la ville pour patients internés au long court.

Nous pourrions vous parler en détail de chacun de ces établissements mais ils appartiennent à une seule et même dynamique institutionnelle à la tête de laquelle se trouve le Docteur Trinh Tat Thang. Ce psychiatre a ainsi la lourde responsabilité de l’organisation de prise en charge psychiatrique d’une région de plus de 17 millions d’habitants… Rien que ça. Mr Thang nous avoue ne pas beaucoup dormir et nous le croyons !

A notre entrée dans le centre de consultation pour adultes, un brouhaha ambiant, une file d’attente qui ferait taire n’importe quel patient ou médecin d’un service d’urgence en France. Peut être 100, 200 personnes assises là, venue de toute la région, parfois de plus de 600 km pour une consultation qui durera en moyenne entre 3 et 10 minutes. Voilà de quoi vient aussi nous parler le voyage et le film que nous réalisons : la dure réalité sanitaire d’un pays en voix de développement. Le Docteur Thang nous explique à ce sujet qu’un psychiatre local rencontre, en moyenne, entre 60 et 100 patients par jour. Nos concepts de disponibilité psychique, de temporalité et d’alliance thérapeutique sont évidemment bouleversés. Il en est de même lors de notre visite du service de pédopsychiatrie de la ville. File d’attente bruyante, portes grandes ouvertes au beau milieu de la passation d’un WISC, des enfants dans les couloirs et dans les escaliers.

Enfin, nous visitons l’hôpital psychiatrique à l’extérieur de la ville. Il accueille des pathologies plus lourdes, les patients sont internés. Il s’agit alors d’un lieu de vie et non pas d’un lieu de consultation en ambulatoire ; les patients semblent pouvoir occuper ce lieu en toute légitimité ce qui ne nous a malheureusement pas sauté aux yeux dans les autres services où l’affluence quotidienne ne peut qu’entacher le travail clinique qui y est mené, malgré tout, à bout de bras et avec une énergie institutionnelle qui aurait bien des leçons à nous donner.  Dans cet hôpital, des locaux neufs et réaménagés depuis peu, des patients relativement libres de leurs mouvements et des activités à foison ce qui ne sera pas sans nous étonner.

8

A l’hôpital Sainte Anne de Paris, en service de psychiatrie adulte fermé, il faut une énergie monumentale pour créer un atelier à médiation thérapeutique. Réponse systématique : On n’a pas d’argent ! Nous avons tous en tête la situation actuelle de la France en terme de santé publique, mais la visite de cet hôpital de « pays en voie de développement » et de tous ses ateliers nous a permis de réaliser à quel point il s’agissait d’une volonté institutionnelle et non pas d’une restriction financière. A bon entendeurs! Un psychologue c’est avant tout quelqu’un, que ce quelqu’un veuille des choses…

Nous avons recensé en une heure de visite près de cinq ateliers effectués dans un seul et même bâtiment : couture, tissage traditionnel, musique, peinture, gym. Les patients vaquent chacun à leurs occupations sans être perturbés par l’activité du voisin. Vous l’aurez compris, contrairement à chez nous, il n’y a pas beaucoup de portes dans les services psychiatriques vietnamiens. Une question de culture sûrement où le groupe est une valeur prédominante et une question pratique aussi : ici tout le monde s’accommode de son voisin car un voisin, il y en a forcément un.

Portrait : Docteur TAM

Nous avons eu la chance de réaliser le portrait du Dr Tam (bras droit du directeur Dr Thang) qui a accueilli notre projet de film avec beaucoup de sérieux et de curiosité.

1

Là aussi, un point intéressant et qui nous a frappé : la disponibilité de ces messieurs malgré le temps qui leur est compté et le respect dans lequel nous avons été reçu. Monsieur Tam enlève sa blouse de médecin et porte une chemise bien repassée pour répondre à nos questions devant la caméra.

Monsieur Tam a étudié pendant dix en France ce qui lui confère un regard tout particulièrement intéressant concernant la prise en charge de la maladie mentale dans son pays. Son expérience de décentrage culturel lui a apporté lucidité et profondeur dans sa pratique. Il pointe avec amusement les traits « curieux » de sa propre culture et de la notre. Nous échangeons  sur les spécificités cliniques de la psychologie au Vietnam.

Comme tout pays en voie de développement, le Vietnam n’est pas le pays de la psychanalyse et de la psychothérapie telle que nous l’entendons en France ou en Argentine. Il s’agit principalement d’une discipline médicale, relativement ingrate (les psychiatres sont les médecins les moins bien payés). Aussi Dr Tam nous explique que l’orientation en psychiatrie est forcément un choix de cœur, une vocation.

5

Le travail en psychiatrie a, à ses yeux, quelque chose d’éprouvant en raison des conditions d’urgence et d’affluence dont nous vous parlons un peu plus haut. La question de l’éthique reste donc centrale dans la pratique quotidienne de Mr Tam et elle pourrait se résumer ainsi : « Comment bien faire mon métier malgré tout ? »

Nous avons eu une réponse à cette question en notant la lucidité et l’engagement dans lesquels Mr Tam travaille.

Dr Tam est athée mais il saura échanger avec nous sur la dimension spirituelle avec laquelle est pensée la maladie mentale dans son pays. Nous parlerons, notamment, du culte des ancêtres qui est une croyance prégnante dans la culture vietnamienne. Aussi, dans certaines familles, être fou peut signifier que l’on a été « mauvais » dans une vie antérieure où que l’on paye les dettes d’un ancêtre. Nous échangerons ensuite sur la question du bonheur qui revêt forcément une dimension culturelle et dont Mr Tam saura nous parler avec justesse, étant lui même emprunt d’une double culture après ces nombreuses années passées en France.

6

Si en France, la notion de bonheur est étroitement liée à la liberté et à l’épanouissement personnel, au Vietnam il n’en est rien. Ici les choses sont pensées en terme de collectif, résultat d’une culture à tendance communautaire, marqué par la suite par un régime communiste. Petite anecdote ici, une amie ayant réalisé un travail de recherche en service d’oncologie pour enfant à Hô Chi Minh a ramené en France des dessins de bonhomme avec plus de dix personnages sur la même feuille. Pourtant, la consigne était la même qu’en France : « dessine moi un bonhomme ». L’équation n’est tout simplement pas la même…

En ce qui concerne les pathologies spécifiques à la culture Vietnamienne, Mr Tam décidera d’insister sur la question du psychosomatique. Il nous explique qu’ici, il est mal venu d’exprimer ses émotions et de se plaindre afin de ne pas importuner l’autre, une règle implicite essentielle ici. Beaucoup de patients arrivent alors en consultations avec des plaintes somatiques qu’il faut prendre le temps d’écouter pour y retrouver, principalement, des affects dépressifs qui n’ont pas pu être exprimés par la parole.

Nous quittons Hô Chi Minh honorés par l’accueil qui nous a été réservé. Touchés aussi par cette volonté débordante, dans la pratique psychiatrique comme dans la vie quotidienne, de progresser, de devenir.

Nous remercions également Madame Véronique De Thuy-Croizé, psychologue clinicienne et professeur à l’école des Psychologues praticiens d’avoir rendu cette rencontre possible. Organisant, avec l’aide de l’école des psychologues praticiens, des systèmes d’échange, de formation et de supervision entre l’hôpital de Hô Chi Minh et l’école, elle permet aux psychologues d’ici et d’ailleurs dans un projet humain et participatif. Chapeau !

Une réflexion au sujet de « VIETNAM »

  1. Bonjour,

    c’est tout à fait intéressant et si vous le permettez je souhaiterais être informé de la suite de vos travaux. Votre texte raisonne et me fait penser aux ouvrages de l’ami Patrick Fermi dont vous pourrez consulter, si besoin, les sites suivants:

    http://patrick.fermi.free.fr/ « Des mots et des gens d’ici et d’ailleurs »

    http://www.editions-eres.com/auteurs/8347-patrick-fermi.htm

    http://geza.roheim.pagesperso-orange.fr/html/bibfermi.htm

    et bien d’autres…[ mille excuses si vous savez déjà.]

    Nous, partageons ici un vif intérêt pour le Viêt Nam au sein d’une association, parmi beaucoup d’autres,:

    Liên-Viêt, réseau culturel France-Vietnam « Entre Garonne et Mékong…(et Fleuve Rouge) »

    Tél. 06 09 01 48 03

    http://www.scoop.it/t/lien-viet-reseau-culturel-france-vietnam

    http://www.facebook.com/reseauculturel.lienviet

    le contact est celui de Madame Pham To Uyên, grâce à qui nous devons d’avoir été honorés de la visite, et de l’amitié fidèle, de plusieurs artistes vietnamiens, écrivains, artistes peintres,et anthropologues, résidents de Ha Noï , sa ville d’origine.
    [ je vais lui adresser votre texte ]

    Merci de votre attention.
    Bonne continuation et beaux chemins à vous.
    ( et comme je l’ai écrit , à votre sœur, dont je suis le travail, admiratif:

    « No hay camino, se hace camino al andar… » Antonio Machado )

    Vous chantez beau, aussi.

    Jean-Pierre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s